Vers le contenu

M’enregistrer •Connexion •

*La vieille avait pourtant vécu.

Racontez-vous des histoires et déposez-les ici. Brèves, longues, belles ou imparfaites, à dormir debout, passionnantes ou enivrantes. Silencieuses. Ici, vous pouvez lire et commenter aussi celles des autres. Faites voyager les mots vers l'imaginaire.
Règles du forum
Ecrire un commentaire
10 messages • Page 1 sur 1

*La vieille avait pourtant vécu.

Messagede Upsilonn » 22 Sep 2007 17:40

Ils étaient peu nombreux désormais à se souvenir de la Vieille Toucques. C'était ainsi qu'on l'appelait ; et il semblait à chacun qu'il en avait toujours été ainsi, toute son existence.
C'était une vieille comme tant d'autres, cachée derrière ses rides et ses vêtements revêches, dernière représentante d'une époque floue. Le temps avait avancé sans elle, et elle ne décomptait plus les années passées. La Vieille Toucques ne comptait jamais que les mailles de son tricot sur ses grosses aiguilles, dont les cliquetis se faisaient plus espacés à mesure que ses doigts se tordaient en craquant. Elle vivait enfermée chez elle. Pas de famille, disait-on, sa seule compagnie ayant été le facteur, deux fois le jour, pendant plusieurs années. M. Fourray, qui passait la voir aussi quand elle ne recevait rien. Elle n'avait jamais reçu de véritable lettre.
M. Fourray était parti à la retraite, dans sa région natale. Un brave homme, pensait la vieille. Pauvre petit gars, avait-elle pensé quand il était parti. Pauvre petit gars.
Mme Chantepoulet, quadragénaire pète-sec, citadine venue vivre en campagne, qui avait un parler sale mais forte d'une grande estime de soi, était factrice. Elle disait la maison de la Vieille tout juste bonne à retaper. Elle le voyait bien, passant devant tous les jours. Une boîte à lettres vide, ainsi voyait-elle l'endroit où la vieille vivait. "Et qu'est-ce qui nous dit qu'elle est pas morte, la Vieille ?"
Mais personne n'allait vérifier, et un jour elle sortit.
Mme Chantepoulet passait justement à cet instant précis, fière dans son véhicule. Elle s'apprêtait à soupirer ainsi que d'ordinaire la présence d'une boîte à lettres à jamais vide devant une ruine pareille. Elle s'intéressait de près aux boîtes à lettres qu'elle remplissait. Un tel recevait des lettres parfumées, et celle-là toujours les mêmes cartes postales dont elle était également l'expéditeur. La solitude pouvait vous mener à de telles extrémités, pensait avec philosophie Mme Chantepoulet.
Or, ce jour là, postée près de la boîte à lettres résolument vide, la Vieille. Une apparition raide et fatiguée, des lunettes tordues et des traits lourds. On aurait pu la croire perdue.
Mme Chantepoulet, qui bien entendu n'avait aucun courrier pour elle, resta cependant interloquée, et ralentit son véhicule jusqu'à l'arrêt imperceptible. Sa curiosité pris la forme d'une espèce de bienveillance, qui sonnait dans sa bouche comme du mépris qui s'ignorait. Elle baissa sa vitre avec un sourire drôlement étiré, et la Vieille lui coupa toute initiative :
- Rien pour moi, aujourd'hui ?
Une voix qui paraissait s'exprimer pour la première fois, et cependant incroyablement fatiguée et éteinte. La factrice hésita, médusée, puis prit le parti de hausser les épaules, de manière bien visible, ne sachant pas si la Vieille voyait ou non.
- Je ne reçois pas beaucoup. M. Fourray a dû vous le dire.
Dans les souvenirs lointains de la bonne femme, M. Fourray était l'ancien facteur du village, qu'elle avait remplacé des années plus tôt. Face à l'étrangeté de la situation, et avec un peu de gêne - sentiment nouveau pour Chantepoulet -, elle lui répondit de façon volontairement audible, voire perçante, qu'en effet, elle avait été prévenue, qu'elle ne s'en formalisait pas.
La réponse paru plaire à la Vieille Toucques, qui s'avança vers la vitre baissée de la voiture et dit à la factrice de descendre, si elle le voulait. L'intéressée se sentit alors prise d'une peur irrationnelle, comme si l'invitation eût quelque chose d'indécent. Elle n'avait pas le temps, avec toutes ses boîtes à lettres à remplir, répondit-elle. Bien le bonjour chez vous.
La voiture démarra. M. Fourray était plus distingué, avec son vélo, pensait la Vieille.
Et elle reprit sur l'allée verdie son petit pas sec et claudiquant.

Elle avait pourtant eut une vie, La Vieille Toucques, et vieille, ne l'avait pas toujours été.
Son visage avait été fin, d'un ovale parfait, et elle se souvenait qu'elle avait eu de beaux cheveux. Noirs, longs et épais ; et son nez aquilin lui avait donné l'air d'un corbeau grave et un peu mystérieux. Elle avait su en jouer auprès des gars du village, à l'époque. Elle avait su se pincer les joues et de mordre les lèvres pour se donner un teint rosé, elle qui avait eu le teint si pâle. Elle avait eu des garçons autour d'elle. Le Legrand, qui était mort il y a quinze ans de ça, et qui voulait la pousser dans les fourrés quand ils marchaient. Le Grand Rouspet, qui l'avait embrassée de nombreuses fois derrière un muret poussiéreux. Et le Petit Rouspet, amoureux transit, qui n'avait pas voulu la toucher avant de la demander en mariage. Forte de sentiments grandioses et exaltés, à l'époque, elle avait dit non, la jeune Toucques. Il n'avait pas l'élan des autres, et ne regretta le respect qu'il avait pour elle que bien plus tard. Mais il la craignait, et elle le tourmentait donc longuement.
Elle avait été tyrannique et belle, consciente de son charme. Avait préféré les vagabondages sur les sentiers à l'école communale, et quand elle rentrait de ses escapades, amoureuses ou non, il y avait toujours dans sa chevelure quelques brins de pailles qu'elle ne prenait pas la peine de retirer. Elle avait l'habitude, elle avait apprécié, qu'on lui crie "sauvageonne !" en passant.
Elle avait aimé, pourtant. Un jeune officier, grand et beau, doré, reparti en guerre après lui avoir fait un enfant sans qu'il ne le sache. Elle l'avait pleuré, et l'on dit que de chagrin le petit se mourut dans ses flancs amaigris. Il avait eu le bon ton de s'éteindre avant de provoquer un scandale. Et elle, avait eu son amour de jeune fille, bête et banal ; un officier dont elle avait à la longue oublié le visage, pour ne se souvenir que de la douleur de l'enfant perdu.
Le Petit Rouspet, devenu cordonnier comme son père, l'avait redemandée en mariage. Elle avait cette fois répondu oui. Il fallait bien s'établir. Découvrant la vie de jeune mariée, elle s'était trouvée assagie, plus soumise qu'auparavant à ce garçon qu'elle battait au temps de leur jeunesse. Ils n'eurent pas d'enfant ; il ne pouvait sans doute pas. Quelle importance, puisque la guerre rendit veuve Mme Rouspet. Le temps de leur mariage avait été si bref, et l'habitude de l'appeler ainsi n'ayant pas encore été prise, elle redevint la Toucques. Dès lors elle avait vécu seule, jusqu'à devenir vieille ainsi qu'il le fallait.
Ses cheveux devinrent gris. Il fallu les raccourcir, et seule dans sa maison vide, elle avait pleuré ces mèches ternes et sèches sur le pin poussiéreux du sol, qui lui volaient sa jeunesse. Sa silhouette s'était alourdie, elle n'avait plus porté que de vieilles reliques austères en guise de vêtements. Son esprit devint aussi lent que son existence, rythmée sourdement par les coups de pendule de la vieille horloge, dévorée par les termites. Le temps devint pour la Toucques aussi troué que le bois de cette horloge qu'elle oublia un jour de remonter, et bientôt, elle l'oublia aussi.
Elle avait aimé M. Fourray, si respectueux et humble, comme elle eût aimé son propre fils. Il ne lui avait jamais apporté que quelques lettres administratives qui signifiaient qu'elle existait toujours, et puis plus rien. Elle continuait de le recevoir cependant. Il lui permit quelques temps de raviver cette chaleur en elle, celle de se sentir vivre et aimer. Puis il partit.
Elle était la Vieille Toucques, qui faisait peur aux petits enfants qui la voyaient par la fenêtre. Puis comme elle ne quitta plus son fauteuil près de l'âtre gris de la cuisine, ils ne la virent plus.
Un jour pourtant, sentant, malgré elle et par habitude mal oubliée, venir l'heure du facteur, elle se remit à penser. Au cours de ses divagations incertaines, elle se souvint de l'herbe sur ses mollets, car elle remontait ses jupons pour aller plus vite. Elle se souvint de l'étreinte rauque des hommes, du regard fébrile du Petit Rouspet, frêle et constamment fourré derrière elle. Elle se souvint des journées d'hiver où, bravant le froid, elle trompait la mort et s'imaginait, dehors et mal couverte, être la reine d'un pays froid. Elle se souvint des bals, les soirs d'été à la Guinguette, où tout était prétexte de fête, où elle dansait à en user ses sabots sous les lampions de papier.
Noyée par sa jeunesse pourtant perdue, comme un petit enfant qui se détourne pour cacher ses pleurs, elle ravala ses larmes sèches, entreprit de sortir, attendit le nouveau facteur dans son véhicule jaune.
Ca arrivait, une lettre perdue, que l'on recevait des années après. Peut-être recevrait-elle la lettre d'un officier, ce jour là.
Dire exactement ce que l'on a voulu dire.
Upsilonn
Concis
Concis
 
Messages: 8
Inscription: 22 Sep 2007 15:14
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede Bonnny » 22 Sep 2007 23:15

.
.
Bien intéressant texte. Toute une vie esquissée en quelques phrases qui enveloppent le personnage, et nous le font découvrir. Mais aussi, réflexion sur la vieillesse nivélatrice.

J'ai bien aimé la construction, ce démarrage à partir de "un jour elle sortit", action dont on ne connait la motivation que dans la toute dernière phrase.

Ambiance assez amère, mais bien décrite.
Toutes les descriptions, les traits linguistiques (Pauvre petit gars), les images sont justes (dont les cliquetis se faisaient plus espacés ...)(une époque floue).
* * *

Image
Avatar de l’utilisateur
Bonnny
Administrateur
Administrateur
 
Messages: 6982
Inscription: 16 Mai 2007 17:04
Localisation: mer + soleil
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede Upsilonn » 23 Sep 2007 10:55

Merci beaucoup de cette réponse !
Elle me montre que peut-être, ce que j'ai voulu rendre dans ce texte est plutôt bien ressorti.
Ca m'encourage, merci.
Et si d'autres veulent commenter, qu'ils n'hésitent surtout pas. Ca aide toujours.
Dire exactement ce que l'on a voulu dire.
Upsilonn
Concis
Concis
 
Messages: 8
Inscription: 22 Sep 2007 15:14
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede maitre_chat » 21 Oct 2007 22:29

j'ai bien aimé ce texte je l'ai trouvé amère triste plein de regrets , tu bien dit ce que tu a voulut dire :bien:

Je trouve que tu a bien réussi a réecrire en quelque ligne une vie un peu comme les autre , avec une folle jeunesse et une vielliese triste et solitaire .

A la fin de la lecture j'ai envie de verser une larme pour toute les vielles toucques du monde.
Maitre-chat pour vous servir
Avatar de l’utilisateur
maitre_chat
Curieux
Curieux
 
Messages: 46
Inscription: 13 Oct 2007 0:11
Localisation: 04
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede flots » 24 Oct 2007 20:00

j'ai eu un grand plaisir à lire ta nouvelle,
SANS FAUTES, bien construite, et si proche de ce que beaucoup de vieux vivent aujourd'hui sous le regard de temps de jeunes qui leur cassent si souvent du sucre sur le dos sans songer qu'un jour EUX AUSSI seront vieux, et certainement seuls aussi.
Avatar de l’utilisateur
flots
Ancien Administrateur
Ancien Administrateur
 
Messages: 3083
Inscription: 16 Oct 2003 19:24
Localisation: Paris
  • YIM
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede maitre_chat » 24 Oct 2007 20:46

Beaucoup de jeunes éspere ne pas vieillir comme cette pauvre madame , mais bien souvent ils finissent comme leur parent, malgré toute leur volonté d'éviter sa.
Maitre-chat pour vous servir
Avatar de l’utilisateur
maitre_chat
Curieux
Curieux
 
Messages: 46
Inscription: 13 Oct 2007 0:11
Localisation: 04
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede maniak' » 31 Oct 2007 22:22

J'ai trouvé quelques imperfections que j'ai vite oubliées dès que j'ai commencé à voir les images : la vieille Toucques jeune, son histoire d'amour avec le militaire, le mariage de raison et puis la solitude.

Tu m'as touché aux tripes.

Merci.
http://maniakwaveski.blogspot.com/
maniak'
Concis
Concis
 
Messages: 16
Inscription: 14 Oct 2006 13:04
Localisation: Casablanca. MAROC.
  • Site Internet
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede Upsilonn » 01 Nov 2007 11:29

Merci à tous de vos réponses, elles me touchent beaucoup. C'est un plaisir de revenir ici et de voir que ce qu'on a écrit a plu. Je prépare un autre récit, que je publierai si j'ai le temps (accès très limité à internet...).
Merci encore.
Dire exactement ce que l'on a voulu dire.
Upsilonn
Concis
Concis
 
Messages: 8
Inscription: 22 Sep 2007 15:14
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede Bonnny » 01 Nov 2007 13:39

.

A bientôt ! :-) :type: :sourire_lire: :book:
* * *

Image
Avatar de l’utilisateur
Bonnny
Administrateur
Administrateur
 
Messages: 6982
Inscription: 16 Mai 2007 17:04
Localisation: mer + soleil
Haut

Re: *La vieille avait pourtant vécu.

Messagede Abdel » 05 Nov 2007 1:20

"Dire exactement ce qu'on a voulu dire"
Tu l'as fait.
Un beau texte qui doit intéresser tout le monde. Si vous aviez forcé un peu sur le descriptif psychologique du personnage et sur la perte de ses moyens intrinsèques et accessoires, vous auriez pu remuer davantage nos âmes sensibles.
La littérature , c'est fait pour remuer les âmes et pas seulement les divertir. Elle est une pédagogie pour aiguiser les sens et ciseler les sentiments, pour faire progresser l'humain à travers le temps.

Votre texte dégage une belle leçon de solidarité et de modestie pour ceux qui oublient la fin du parcours...
Abdel
Falling in love with E
Falling in love with E
 
Messages: 149
Inscription: 29 Oct 2007 17:46
Localisation: Maroc
  • Site Internet
Haut


Ecrire un commentaire
10 messages • Page 1 sur 1

Retourner vers Nouvelles et Romans

Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Okumi, Yahoo [Bot] et 1 invité

  • Index du forum • vos TEXTES : Littérature et autres genres • Apportez vos textes : toutes les LITTERATURES (par genres) • Nouvelles et Romans

Heures au format UTC + 1 heure

L’équipe du forum • Supprimer les cookies du forum

Contact : ecrivons@ecrivons.org

Propulsé par phpBB © 2010 phpBB Group Thème de base créé par Matti & jacoSZEF.
Traduction par PhpBB-fr, Réécriture d'URL par phpBB-Seo

Wikipedia Affiliate Button

Ce site est listé dans la catégorie "Littérature" des annuaires :

Annuaire WRI Dico du NetVisiter ForumLinker.com : Annuaire des Forums yagoort.jpg ECRIVONS.org : le forum vivant de nouvelles, po�sies, hero�c fantasy, toutes les �critures.

cron